Top of the Top : Sharp Objects




Sharp objects est passée relativement inaperçue lors de sa diffusion sur HBO cet été. Cette série adaptée d’un roman de Gillian Flynn (Gone Girl) mérite pourtant le coup d’oeil pour les fans de récits policiers introspectifs. Voici les 5 atouts de cette série définitivement atypique, spoliers compris of course !
 

 1. L’éloge de la lenteur

Pour diverses raisons, la lenteur d’un récit est toujours perçue de manière péjorative. « C’est long », « l’intrigue peine à avancer », etc. Ces critiques sont il faut l’avouer souvent justifiées, surtout à l’heure où les auteurs de séries n’hésitent pas à rallonger les épisodes pour « meubler » une saison (au hasard Walking Dead). Le public est aujourd’hui rappelons-le plus mature et les auteurs doivent rivaliser d’ingéniosité pour le surprendre. Y compris sur la forme : la camera a de plus en plus la bougeotte, les plans sont de plus en plus raccourcis. Tout doit aller vite ! Sharp Objects fait le pari inverse et propose volontairement un récit à l’intrigue épurée où l’ambiance poisseuse de Wing Gap – petite ville perdue dans le Missouri – compte autant voire plus que l’intrigue. Une lenteur qui va bien entendu de paire avec l’intrigue. La chaleur étouffante, l’humidité, l’ennui, la fatalité, la perte de repère qui émane de ce bled paumé ne peut être retranscrite qu’à travers un récit où le temps passe lentement. Un enfer sur terre pour ces habitants condamnés à y mourir à petit feu. Et un cadre adapté pour des pétages de plombs, des comportements amoraux ou des meurtres sordides.

 

2. L’éloge de la passivité

Le décor est donc planté : tous les personnages sont comme anesthésiés par l’ambiance cauchemardesque de Wing Gap. Camille Preaker, la protagoniste de la mini-série n’échappe pas à la règle. Pourtant originaire de cette ville elle connait les risques. Pourtant, elle peine à mener son travail de journaliste. Tout comme les forces de l’ordre. Tous les habitants nous sont montrés chez eux, comme coincés, ou bien dans un bar. Très peu de scènes extérieures comme s’il y avait un couvre-feu même en journée. Ils se livrent peu. Ils boivent, écoutent de la musique, et au final communiquent peu entre eux. Lorsqu’une fête nationale – pro-sudiste ! – est organisée, l’ambiance est calme comme dans une prison. Tout est réuni pour faire fuir le spectateur ! Paradoxalement, ce choix radical maintiens l’intérêt du public. Nous sommes en permanence en quête de vérité : comprendre comment ces personnages en sont arrivés la ? Quelle fatalité a condamné cette ville ? Pourquoi ses habitants supportent-ils une telle vie et ne quittent-ils pas cette ville maudite ? Comment font-ils pour ne pas être tous fous ? Des questions dont les réponses seront apportées petit à petit, par touches.

 

3. L’éloge de la digression

Sharp objects est une sorte d’ovni passionnant. L’intrigue est d’une grande simplicité : un meurtre, une enquête, très peu de suspects. L’enquête comme vu plus haut est au point mort et le récit va se transformer en étude de mœurs en même temps qu’une étude sociologique de Wing Gap et de son passé. Des protagoniste à la recherche des origines de la fatalité collective qui l’a frappé il y a de cela des années, si ce n’est des siècles (ah cette mélancolie sudiste qui nous ramène à l’esclavage comme un écho de la condition des habitants). Le meilleur exemple de cette digression est l’agent du FBI détaché pour enquêter sur l’affaire. Devant le silence des habitants et donc sans indice pour avancer, il se met à boire et errer dans la ville, il se rapproche de Camille et finis par enquêter sur elle plutôt que sur le meurtre ! Des digressions de le sorte sont nombreuses mais aussi surprenante quand elles prendront sens quand le récit se recentrera sur l’intrigue.

 

4. L’éloge de la culpabilité

Peut-on faire plus noir comme protagoniste ? Une femme qui se mutile le corps, boit, se drogue et s’autodétruit à petit feux, accepte d’être humiliée et rabaissée par sa mère ? Allons plus loin : comment s’identifier à une telle épave ? Est-ce que la pitié est un moteur pour un spectateur ? Malgré ce tableau noir, l’auteur parvient par petites touches à nous montrer pourquoi il ne faut pas la juger trop vite. En nous montrant son environnement, encore cette maudite ville et surtout sa mère – modèle de perversion narcissique. Puis en lui faisant remonter le temps et nous expliquant chemin faisant les blessures de son enfance, enfance à laquelle elle se confronte en retournant enquêter dans sa ville natale. Le rendu est impressionnant sur le fond (et il faut l’indiquer aussi sur la forme, chapeau bas à la réalisation elliptique de Jean-Marc Vallée, le Christopher Nolan canadien). Avec des flash-back… je veux dire de vrais « flash ». Une fissure sur un mur devient une madeleine proustienne et renvois Camille à son enfance sur le lit avec sa sœur, toutes les deux en train d’observer cette même fissure. Ces flashs sont magnifiquement construits et sont autant d’indices pour annoncer le final impensable. Sharp objects est une expérience visuelle incroyable réalisée par un Jean-Marc Vallée au sommet de son art.

 

5. L’éloge de l’ellipse

Sans crier gare le récit s’accélère sur les deux derniers épisodes, l’intrigue se resserre. Les personnages deviennent actif, les révélations se multiplient pour au final complètement renversant. Est-ce que ces rebondissements servent le récit ou sont-ils des effets de mode comme il est de bon ton de proposer dans toute série moderne ? Personnellement j’opte sans hésiter pour la première solution. Il s’agit ici de proposer un final cynique, totalement amoral. Le mal est tellement instillé dans la ville que même les enfants sont contaminés, condamnés. A mourir ou à tuer. Le tableau final est d’une fatalité implacable : les malades/parents transmettent leur désir de mort à leur enfants, les habitants sont coupables de laisser faire, même quand il s’agit de sacrifier leurs propres enfants. Soudain, l’histoire se dote d’une résonance  particulière avec notre époque, en particulier le mouvement #MeToo qui a révélé à quel point les puissants avaient un pouvoir de nuisance sur l’intégrité des femmes tout comme celui de faire taire les victimes, ou ces affaires dans le monde entier de viol d’enfants dans les églises catholiques, cachées avec l’aide des cardinaux. Une vision sans concession du monde, dure, cruelle mais qui montre une certaine réalité, celle qui beaucoup préfèrent cacher, les coupables comme les personnes au courant.

 

A vous de jouer

Et vous qu’avez-vous pensé de Sharp objects?



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