Top Of the Top : Maus





C’est l’œuvre d’une vie. Avant Maus, Art Spiegelman était dessinateur dans une revue underground. Le succès planétaire de cette bande-dessinée autobiographique sur l’holocauste l’a directement placé au rang des grands artistes du 20ème siècle. Accessoirement, Maus a permis de réévaluer cet art si sous-estimé qu’est la bande-dessinée (Prix Pulitzer 1992!). Pourquoi une telle réussite ? Tentative d’explications, spoilers inclus.
 

L’autobiographie : un gage d’« authenticité »

D’Astérix à Tintin en passant par Lucky Lucke, la bande-dessinée, en particulier avant les années 80, a toujours eu une image de divertissement pour enfant. Quand à cette époque un auteur choisit ce media pour parler de l’Holocauste, on pouvait s’inquiéter… Ce choix pour Maus s’est pourtant révélé pertinent car la bande-dessinée offre des atouts très intéressant à ce récit particulier : une narration « littéraire » (le flashback fonctionne très bien en général en bd), l’expression visuelle très forte bien sûr et une forte capacité d’abstraction (les humains sont ici joués par rats). Seul problème, ces atouts cantonnent souvent la bd dans des œuvres de fiction. Difficile de faire croire que le récit est vrai quand il est dessiné. Pour proposer un récit « réaliste »,  Spiegelman a judicieusement  renforcé le côté « véridique » de l’histoire : le narrateur c’est réellement lui, il n’est pas question d’enjoliver qui que ce soit, surtout pas son père (Vladek) qui malgré son incroyable et effroyable destinée montre beaucoup de mauvais côtés de sa personnalité et bien sur cette photo – réelle – à la fin du récit de son père. Ce traitement est essentiel car il s’agit d’une bd, mais aussi parce qu’il s’agit de parler d’une période noire : la Shoah. Enfin dernier détail, ce traitement réaliste est nécessaire car Vladek est d’une telle habilité pour se sortir des pires situations que l’on croirait réellement une simple œuvre de fiction !

 

Vladek : un héros hors-norme

Petite mise au point : le père d’Art Spiegelman est bien sur le protagoniste de l’histoire, et non Art lui-même qui même si il est le narrateur et a ses propres conflits avec son père, vis beaucoup moins de conflits que ce dernier. Ça tombe bien car Vladek est de loin de le personnage le plus complexe et le plus passionnant du récit. Une caractérisation totalement réussie. Ses contradictions sont nombreuses et nous questionnent sans cesse sur son identité : on l’imagine peu intelligent  lorsqu’on l’entend s’exprimer avec son vocabulaire limité d’immigré, pourtant  son récit nous montre un homme d’une extrême intelligence et d’une incroyable débrouillardise ; on l’imagine pauvre au moment ou commence l’histoire mais il s’avère simplement radin ; c’est un homme sensible qui porte un amour sincère à sa femme et ses enfants mais qui s’est avéré très distant avec ses co-detenus durant ces années dans les camps pour survivre ; il réussit à survivre à un génocide et se révèle raciste envers les noirs. Dès les premières pages, il nous dévoile son côté filou qui l’aidera à survivre aux nazis. Toujours avec un coup d’avance, Vladek est capable d’aller fouiller dans la chambre de sa future femme pour s’assurer qu’elle ne lui cache rien avant de s’engager ! Cette incroyable capacité a tout anticiper sera le moteur qui va nous motiver à suivre ses aventures. Spiegelman le sait : sans la personnalité hors-norme de son père son histoire aurait eu moins de force. Survivre à Auschwitz et Dachau c’est en soi déjà exceptionnel, mais avec une telle débrouillardise, cela laisse sans voix. Dans un récit normal, Vladek serait un héros. Sauf que ce qu’il nous dévoile sur ce qu’est devenu son père à la fin de sa vie nous donne l’impression contraire. Vladek est-il un héros ? Seulement un survivant ? Le narrateur (et en même temps le lecteur) cherche tout au long du récit des éléments de réponse. Quoiqu’il en soit Vladek était une être passionnante. Une personne, pas un personnage en fait… car tout est  vrai, Vladek a existé. Refermer le livre sans savoir comme son fils qui était réellement cet homme malgré toutes les épreuves qu’il a vécu est une belle leçon de vie. Car il n’y a que dans les fictions que l’on peut donner une vision définitive d’une personne. La vie est bien plus complexe que cela.

 

Du rythme, du rythme, du rythme

A partir d’une intrigue convenue – un fils demande à son père de lui raconter son passé – Spiegelman a construit un récit dense, aux nombreux rebondissements qu’il est difficile de reposer avant la fin. Il maitrise parfaitement l’art du récit. Pour arriver à un tel résultat, l’auteur s’est appuyé bien sur l’insaisissable personnalité de Vladek, qui rencontre des dizaines d’obstacles mais trouve toujours le moyen de s’en sortir, parfois avec humour (ce qui est un comble vu le contexte). L’autre brillante idée est ces nombreux allers-retours passé/présent et les nombreux niveaux de lectures qu’ils offrent. Ce qui est dit par le père est tout de suite commenté/interrompu par son fils. Ce dernier le reprend ou le recadre même parfois ce qui dynamise le récit. Art Spiegelman s’entend mal avec son père et essaie de mieux le comprendre en en apprenant plus sur son passé. En l’absence de réelles explications sur le comportement étrange de Vladek, son fils va jusqu’à lui trouver un rôle imaginaire : celui de témoin ou passeur d’un passé qu’il ne faut pas oublier. Cette relation complexe père/fils est une intrigue secondaire redoutable qui rythme le récit autant que le parcours de Vladek. Les dialogues savoureux, en particulier ceux de Vladek, drôle malgré lui, contribuent aussi donner du rythme.
 

L’allégorie pour supporter l’horreur

A la manière d’Orwell dans La Ferme des animaux, Art Spiegelman utilise le zoomorphisme pour illustrer ses récits. Des juifs représentés sous forme de rats et des nazis sous forme de chats. Au moins c’est clair : on sait qui est chasseur et qui sera chassé. Une manière aussi de répliquer à Hitler qui disait que les juifs étaient bien une race mais qu’ils n’étaient pas humains. L’utilisation symbolique des animaux a aussi pour objectif d’ « adoucir » le propos, de la même manière que la distance que prend Vladek sur les horreurs qu’il revit avec nous (pas tout le temps il faut le noter, il y a des moments volontairement insoutenables). Maus, au-delà de l’aspect cathartique qu’il a sur Spiegelman, est aussi un récit pédagogique sur l’implacable industrialisation d’un programme d’extermination d’une race. L’Humanité a bien entendu malheureusement connu de multiples génocides, mais de par sa dimension et son industrialisation celui des juifs a clairement marqué l’inconscient collectif et montre à quel point nos parts sombrent peuvent être destructrices quand une société a pour projet la haine de l’autre. Maus traite sans distinction tous les cas de figures : victimes, bourreaux, collabos et les quelques hommes et femmes qui viennent en aide aux juifs.

 

Plusieurs thèmes, aucune réponse

Au début du deuxième volume de Maus, Spiegelman évoque sa dépression, due à sa culpabilité de ne pas avoir vécu ce que son père a vécu. Un telle horreur racontée dans le détail pose évidemment tellement de questions…. Tout d’abord celui de la mémoire. Vladek en racontant son histoire a son fils, lui a transmit en quelque sorte l’héritage de cette tragédie. Au fur et à mesure que les années passeront, comment garder le souvenir de cette époque ? Qui cela intéressera-t-il quand tous les protagonistes seront morts ? Et Art dans tout cela… ? Comment vivre avec un tel héritage ? Comment ne pas se sentir coupable ? Comment ne pas se sentir révolté que malgré tout ce qui s’est passé pendant la seconde guerre mondiale, les peuples continuent de s’entretuer ? Et cette question qui hante Art : qui est ce père au comportement si étrange ? Ces questions parce qu’elles sont sans réponses (y-a-t-il d’ailleurs une réponse ?) donnent au lecteur la possibilité d’y réfléchir et permettent d’enrichir ce nécessaire sur débat sur l’après Shoah.




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