Tof Of the Top : Le Joueur d’échecs




Le Joueur d’échecs fait partie de ces romans dont on est happé dès la première page et qu’on ne quitte qu’une fois terminé. Cette partie d’échecs entre deux hommes que tout oppose en pleine seconde guerre mondiale  a une portée universelle et une profondeur inouïe encore aujourd’hui. De son propre aveu, le sommet de son écrivain – Stefan Zweig – qu’il appelait lui-même « son enfant ». Etudions les raisons qui expliquent pourquoi cette partie d’échecs restera à jamais inoubliable, SPOILERS compris of course.
 

1. Court, mais intense

Dans l’inconscient collectif, le roman est associé à une certaine longueur. Le Joueur d’échecs compte à peine 100 pages. Sur le papier c’est donc une nouvelle. Pourtant son contenu illustre parfaitement la définition du roman : « la narration d’aventures, l’étude de mœurs ou de caractère l’analyse de sentiments ou de passions ». Le moins que l’on puisse dire c’est que de ce point de vue, nous sommes ici servis. Rares sont les histoires qui vont aussi loin dans la psyché d’un individu. La narration est quand à elle bluffante. Les enjeux sont rapidement présentés, le rythme est dense et les ruptures dans la narration sont nombreuses. Jugez plutôt : exposition rapide devant le bateau, présentation de Czentović puis de son parcours, la partie d’échecs entre le narrateur et un amateur qui permet l’arrivée de « MB ». Ce dernier explique dans le détail son apprentissage des échecs, puis enfin deux parties d’échecs intenses entre les deux champions. Tout cela en à peine 100 pages. Un récit riche qui laisse peu de temps au  lecteur pour souffler. Combien de personnes – dont surement vous – ont avoué avoir ouvert ce livre et ne l’avoir refermé qu’une fois fini. Ce n’est pas qu’une simple raison de taille. Zweig a opéré un hold-up mental chez le lecteur !

 

2. L’utilisation maximale du potentiel littéraire

La littérature possède un avantage déterminant sur les arts visuels (cinéma, théâtre, bande-dessinée) : bien utilisée elle parviens a faire ressentir chez le lecteur les conflits physiques (la faim, le froid…) et émotionnels d’un personnage plus fortement que ces derniers. L’immersion est tout simplement plus forte. La littérature étant un art de description, il est plus aisé de rentrer dans la tête d’un personnage, le narrateur omniscient peut à loisir expliquer ce que ressent tel ou tel personnage par rapport à un évènement sans bouleverser le récit (ah ces voix off répétitives si souvent redondantes au cinéma…). Nous faire entrer dans la tête de son protagoniste, c’est que Stefan Zweig va opérer à 2 reprises, chaucne pour présenter chaque joueur. Le premier portrait – celui de de Czentović – est volontairement schématique, très factuel. Il a pour but de présenter symboliquement son mode de fonctionnement et prépare à la démonstration du thème. Par contre la longue explication de l’internement de MB est pour le coup complément émotionnelle. Nous rentrons littéralement dans sa tête et revivons avec lui sa lente descente aux enfers mentale. Chaque étape est détaillée, les unes liées aux autres. La maitrise formelle de Stefan Zweig est ici à son apogée. Cette dérive vers la démence sera réutilisée pour les deux parties d’échecs à la fin du récit. Ces moments clefs sont impossibles à adapter avec un tel effet d’immersion dans un art visuel. Vous pouvez vous faire votre propre avis avec l’adaptation en bande dessinée par David Sala sortie en Octobre.

 

3. Se focaliser sur l’essentiel

Si l’on étudie l’univers du récit du Joueur d’échecs, on constate étonnamment qu’il se focalise essentiellement sur les deux champions d’échec. Tout le gras (descriptions de l’univers, des personnages) a été raboté avec soin pour se focaliser sur l’intrigue et la psyché de ces personnages. Il y a bien un narrateur qui fait partie du récit mais on n’apprend au final quasiment rien sur son compte, pas même son prénom. Le nombre de personnages est réduit à l’essentiel sans que pour autant nous nous sentions dans un lieu vide. L’effet de masse est au contraire très présent (les passagers allant à la rencontre de Czentović à son arrivée, puis assistant aux parties des champions). Le seul autre personnage qui nous est présenté est le rustre McConne, essentiel pour réunir nos deux champions que tout oppose. Très peu de personnages donc, des descriptions limitées, laissant la part belle au passé des deux champions puis leurs affrontements. Ces parties pris laissent un sentiment de flou, comme si nous étions dans un bateau fantôme ou seuls deux « dieux vivants » s’affrontent pour l’avenir du monde.

 

4. Une arène et deux visions du monde qui s’affrontent

Le livre ne manque pas de symboles. Ils sont essentiellement utilisés pour les deux joueurs. Même les archétypes chers à John Truby sont utilisés. Il y a chez Zweig une volonté de montrer à travers les deux champions, deux visions du monde différentes qui font forcement écho à l’époque trouble dans laquelle s’inscrit le livre. Il faut rappeler que Zweig se cache à peine à travers le personnage de MB. Intellectuel autrichien d’origine juive il dut lui aussi s’exiler vers l’Amérique latine pour échapper aux nazis. Le Joueur d’échecs relate l’opposition entre deux visions d’un monde : d’un homme rustre, robotique, peu enclin à la connaissance par la culture contre un homme de culture, un intellectuel, ouvert et sensible. La lutte entre le nazisme et la démocratie. L’arène est ce simple jeu d’échec qui parait d’un coup si grand. L’échec de MB fait enfin écho au destin de Stefan Zweig qui se suicidera avec sa femme peu après l’écriture de ce livre.

 

A vous de jouer

Qu’avez-vous pensé du Joueur d’échecs ?  Récit mineur ou source d’inspiration ?




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