Un récit doit-il obligatoirement avoir un thème ?




Dans les échanges que j’ai avec les auteurs, une question revient souvent : est-ce que l’on doit nécessairement développer un thème dans un récit ? Sous-entendu : une intrigue ne se suffit-elle pas elle à elle-même ? Une question qui mérite débat…  

 

Le thème est une notion peu connue du public. Pourtant inconsciemment, il sait le reconnaitre dans un récit. Bien souvent le thème apparait – ou plutôt se révèle – dans le troisième acte, à travers le choix final du protagoniste. Dans des histoires stéréotypées on le reconnait lorsque ce dernier explique au méchant pourquoi ses valeurs sont meilleures que les siennes. Je sais j’utilise aussi des exemples stéréotypés pour illustrer mes propos 😉
 

Enrichir le récit

S’il est peu connu, le thème est pourtant un concept simple : c’est le message que veut porter l’auteur sur un sujet à travers le récit. Plus précisément à travers le(s) personnage(s), en général le protagoniste. Une précision à ce stade : il faut bien dissocier Sujet et Message. A titre d’exemple, Intouchables aborde deux sujets (vivre avec un handicap et le vivre ensemble) avec pour chacun des messages spécifiques (les handicapés peuvent s’épanouir en société ; il est possible de surmonter les différences en favorisant le dialogue). Développer un thème c’est à la fois aborder un sujet spécifique et y apporter son propre message, c’est-à-dire sa propre vision.
Développer un thème offre plusieurs avantages. En premier lieu, il donne de la cohérence au récit.  Prenons un exemple : un provincial monte sur Paris dans le but de faire fortune. Pour ce faire, il se fait aider des femmes. De conquête en conquête il parvient à monter les échelons. Sans explications sur les intentions de l’auteur, Bel Ami n’est qu’un énième récit de réussite professionnelle. Pourtant qui a lu le classique de Maupassant comprend le propos de l’auteur : dénoncer la corruption dans les milieux de la presse, les excès du capitalisme (corruption, compétition acharnée entre les Hommes, déshumanisation des rapports sociaux). En développant une thématique, les agissements du protagoniste prennent sens, le public sent que le récit, les scènes, les dialogues convergent vers une direction donnée, vers ce point culminant qu’est le climax, moment où le message sera enfin développé.
Le thème permet aussi de donner plus de profondeur au récit, notamment en proposant plusieurs niveaux de lectures. A travers la recherche d’un serial killer, il est possible de proposer une réflexion sur la déshumanisation galopante de nos sociétés (Se7en). Des récits choraux proposent différentes visions du thème : à la fois le destin du protagoniste mais aussi celui de personnages secondaires à travers des intrigues secondaires. C’est notamment une des marques de fabrique des histoires de Woody Allen.
Mais j’aimerai revenir sur un point important du thème qui est surement un des avantages les plus intéressants : la vision personnelle de l’auteur sur un sujet. Un sujet qui l’interroge, le questionne (la peine de mort, la vengeance, la xénophobie,….). La notion de vision « personnelle » est importante. Combien de récits se contentent d’intégrer un message conventionnel à la fin du récit et proposer une morale juste pour respecter les conventions du récit. Petit refrain que l’on trouve souvent dans les vaudevilles. Proposer sa propre interprétation sur un sujet, c’est une des meilleures manières de construire une œuvre originale !
 

Un thème si indispensable ?

Avec autant d’avantages, peut-t-on encore se passer d’un thème lorsque l’on se lance dans l’écriture ? Un des éléments de réponses se trouve peut-être dans l’analyse des récits de genre. Les thrillers, les récits de cambriolage, les whoddunit,… tous ces les récits dont le ressort principal est la mécanique de l’intrigue et qui n’ont comme ambition que de stimuler l’intellect du public ne portent pas forcement de messages en eux. Les faits divers, les drames, les récits de guerre, d’horreur, les survival,… tout ce qui questionne la nature humaine, qui est du registre de l’émotion devrait être portés par un thème. De toute façon, ils portent en eux déjà un sujet fort. Personnellement, en dehors des parodies, je ne connais pas de récits de guerre qui ne dénonce pas la folie de la guerre, la folie des hommes, etc.
A vrai dire, même de grands auteurs arrivent à se passer de thèmes. Certains récits brillants ne portent pas en eux de thème particulier. Avez-vous trouvé un thème profond dans Pulp Fiction ? Ah si : danser comme Travolta, ça doit être top ! 😉
Certains vous diront même que le thème est juste un délire pour les critiques qui cherchent à intellectualiser les récits, bref à ramener leur science ! C’est même à se demander parfois s’ils ne cherchent pas des messages là où il n’y en a pas. J’ai à titre personnel un exemple de film qui me revient souvent en tête : The Thing de John Carpenter. Ce classique de l’horreur où dans une station isolée des hommes sont attaqués par une forme extra-terrestre est souvent présenté comme une allégorie de la contamination du Sida. Le film date pourtant de 1981, c’est à dire bien avant que le Sida devienne un enjeu mondial. Cette analyse a surement été faite rétrospectivement, certains analystes ventant le côté prophétique de John Carpenter. Pourquoi pas…

 

Et si la réponse se trouvait dans l’intrigue et les personnages ?

Alors le thème : indispensable ou non ? Partons d’un fait divers. Lorsque vous apprenez par la presse qu’un évènement a eu lieu (accident, meurtre, grève,…), la première question qui vous viens à l’esprit est comment cela a pu arriver. En clair, c’est l’intrigue qui vous intéresse. Si vous poussez plus loin la réflexion, vous partirez à la recherche de la source du problème. Vous prendrez de la hauteur sur le sujet et essaierez de faire émerger une réponse personnelle sur les raisons qui ont conduit à cet évènement. Ne cherchez plus : vous êtes en pleine réflexion thématique ! On en reviens aux avantages cités plus haut : votre intrigue et le genre vous donnerons des indications sur l’intérêt ou non d’intégrer un thème.
Les personnages portent en eux aussi le thème. Attention méga spoiler… mais qui n’a pas vu ce film : Million Dollar Baby. Maggie est une femme perdue, manipulée par sa famille dont le seul objectif dans sa vie est de réussir dans la boxe. Tout prête de réaliser son rêve, elle est gravement accidentée et – comble de l’ironie pour une battante – paralysée à vie. Quand elle demande à son entraineur – croyant – de mettre fin à sa vie, le spectateur se rend compte que tout le récit initial est en fait la démonstration du thème par l’auteur à travers la destinée de Maggie: celui de la mort assistée. Impossible d’être de marbre sur le message avec une telle démonstration, même si vous êtes farouchement contre la mort assistée, vous ne pouvez pas ne pas comprendre son choix.
A travers ces exemples, on voit bien que le thème intervient à un niveau supérieur de l’intrigue et des personnages. C’est la cerise sur le gâteau, le toit sur lequel reposera votre récit comme je l’explique à travers la technique de construction de récits TIP :

 

Il faut l’avouer : développer un thème est un exercice compliqué. Il doit subtilement être amené à travers le questionnement du protagoniste. Le sujet doit être évoqué idéalement lors de l’incident déclencheur (comment l’équipage va gérer le naufrage du Titanic alors qu’il n’y pas assez de canaux de sauvetages), le message de l’auteur ne doit apparaitre qu’au climax (Jack & Rose doivent se rebeller pour survivre et éviter le sort des passagers de 3eme classe). Sans oublier de toujours donner de la contradiction au thème (Cal, le prétendant de Rose expliquant l’importance de maintenir les hiérarchies sociales).
Il ne faut pas se méprendre sur le thème : il vient en complément de l’intrigue, il n’est pas la base du récit. Un lecteur s’intéressera toujours à une histoire au départ pour son intrigue. Certains récits partent du thème pour développer une intrigue. Ce choix risqué donne souvent des récits bancals, voire dogmatique. Le Dernier jour d’un condamné comme son nom l’indique ne relate que les états d’âme d’un condamné à mort. Partir du thème a souvent pour conséquence de mettre de côté tout débat ou différence de point de vue.  Moralité : de manière générale insistez toujours sur une intrigue puissante, et ENSUITE enrichissez-la avec le thème.
 

Pensée thématique

Même si vous pensez que votre récit n’a pas nécessairement besoin de porter un thème, pensez-y à nouveau. La réflexion thématique est un outil déterminant pour donner de la cohérence à votre récit et le faire sortir du lot. Regardez votre récit, prenez de la hauteur et poser vous les questions : quel sujet je souhaite porter à travers mon récit ? Quelle réponse personnelle je veux y apporter, un message que je n’ai jamais lu ou entendu auparavant ?
Cette vision personnelle va rapidement devenir votre moteur. N’est-ce pas motivant de créer une œuvre personnelle, qui retranscrive notre vision de la vie ? Vous le savez : les récits puissants et originaux sont souvent des récits personnels.
Ah dernier détail… vous constaterez surement qu’en avançant vous tournerez autour de thèmes récurrents. Cela donnera de la cohérence à votre œuvre. Comme le hasard et les coïncidences chez Lelouch ou Paul Auster, l’aliénation chez Stephen King, notre part sombre et voyeur chez Hitchcock. Pas mal non ? 😉

 




2 thoughts on “Un récit doit-il obligatoirement avoir un thème ?

  1. Toute histoire, écrite ou filmée et même en musique, porte automatiquement des idées et des thèmes sont présents même sans volonté réelle de l’artiste. Dans le cinéma il y a une approche divertissement (entertainement) de loin la dominante, où la motivation est le show, c’est Mélies, c’est Hitchcock, c’est Hollywood, et puis il y a l’Art et par définition c’est un moyen d’expression, c’est Fritz Lang, c’est Godard ou Mallick, le cinéma étant l’outil pour transmettre le message efficacement pendant 2h…

    1. Ce qui est intéressant c’est de se placer du côté de l’auteur. Le thème, en particulier le message qu’il veut passer sur un sujet peut être amené progressivement tout au long de l’histoire et donner de la profondeur au récit. On dis souvent que c’est dans son second acte – le développement – qu’une histoire perd son souffle, devient ennuyeuse. C’est pourtant en mettant en place les éléments qui vont expliquer les choix du protagoniste à la fin de l’histoire que l’on enrichis cette seconde partie. Le thème est un outil pour enrichir son histoire.

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