L’ART DU RECIT

Un soir, péniblement avachi sur votre canapé après une dure journée de labeur, vous vous êtes surement surpris à comater devant un épisode de Joséphine Ange Gardien ? Sans savoir pourquoi, vous avez peut-être même poussé jusqu’à la fin de l’épisode ? Par flemme de changer de chaîne peut-être? Ce n’est pas grave, ça arrive à tout le monde ! On ne le répètera à personne. Il y a de fortes chances d’ailleurs que vous ayez même pris un plaisir coupable à pointer du doigt les invraisemblances dans le scénario ou rire sur la médiocrité des dialogues non ? A un moment vous avez même surement pensé : « même moi j’aurai fait mieux » ! Vous en êtes sur ? Car vous engager dans la voie de l’écriture ça ne s’improvise pas… bien au contraire !

 

Écrire un récit : une science ? un art ?

Désolé pour cet aparté aux scénaristes de cette série qui, avec son cahier des charges familial très stricte, reste un exercice d’écriture complexe. Il n’avait que pour but d’illustrer un point majeur pour tout apprenti auteur :

« Se lancer dans l’écriture d’un récit implique de maitriser des principes de narration propre à ce métier »

Oui, écrire un récit de qualité, ça ne s’improvise pas ! Ces principes s’appliquent à toutes les histoires, quelles que soient leurs formats : roman, cinéma, théâtre ou autre forme d’expression !
Tout doit partir d’une histoire qui vous tient à cœur de raconter. L’intrigue doit vous permettre de développer un thème, c’est-à-dire une réflexion ou une vision que vous avez sur la vie.
Votre histoire, pour être percutante, doit être structurée. Chaque partie a un rôle à jouer avec ses codes et bien entendu ses clichés à éviter.
Votre histoire se rattache surement à un genre (drame, comédie,…). Là encore, il est important de maitriser les codes des genres pour s’y inscrire, voire…  s’en affranchir.
Vos personnages doivent aussi être travaillés. Leurs passés, motivations, destins… tous les aspects de leur vie doivent être étudiés en amont afin de les caractériser le mieux possible, à travers leurs choix et leurs actions.
La narration choisie complètera votre histoire (utilisation d’un flash-back, voix-off, ellipses…)
Vous l’avez compris, même pour écrire Joséphine Ange-Gardien il vous faudra cogiter ! Maitriser les techniques d’écriture avant de se lancer sera votre but ! Vous êtes prêt ?

 

Roman, Cinéma, Théâtre et autres modes d’expression : même combat !

Prenez n’importe quel média – roman, cinéma, bande-dessinée, théâtre… – l’enjeu reste le même pour le public : découvrir un récit captivant, profond qui lui apportera une vision ou un éclairage si possible nouveau sur la vie.
Pourtant chacun de ces arts intègre ses propres codes, ses propres spécificités dont il faut tenir compte quand vient le moment de conceptualiser le récit :

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Comme vous pouvez le constater sur ce tableau, tous ces arts ont leurs propres spécificités dans leur construction ou leur narration, mais aussi des similitudes troublantes. Prenez par exemple la bande-dessinée et le cinéma : leurs ressemblances proviennent du fait que ces deux modes d’expressions permettent de se libérer facilement de l’unité de lieu et de temps au contraire du théâtre et proposer des expériences visuelles fortes.
Pour autant, il ne s’agit pas de dire que chaque art est prisonnier de ses spécificités. Chaque art s’est inspiré des autres selon les périodes et inversement. Il existe au cinéma des huit-clos brillants (La Corde, 12 hommes en colère…) inspirés de l’unité de lieu qu’impose souvent le théâtre. Un autre exemple – plus récent – est l’influence croissante de l’esthétique des bandes-dessinées sur le cinéma, notamment celles qu’on appelle les « romans graphiques » (tiens « roman » pour parler de bande-dessinée ?). L’adaptation cinématographique de 300 de Frank Miller par Zack Snyder est ainsi très fidèle à la bande-dessinée dans sa construction de plans léchés et avec les fréquents recours à une technique cinématographique qui permet de « figer » ces cadres : les ralentis.
A chaque période de l’Histoire récente un art dominant a influencé les autres. Le théâtre au XVIème siècle, le roman au XIXème et le cinéma depuis le siècle dernier. Ce dernier a en quelques sortes intégré tous les genres précèdent. Au départ beaucoup influencé par la littérature et la bande-dessinée (le premier film des frères lumière, L’Arroseur arrosé est adapté d’une bande-dessinée), le cinéma a par la suite beaucoup influencé en retour les autres arts (les romans graphiques pour la bande-dessinée, les romans policiers pour la littérature, etc.)
Il est intéressant de noter qu’un mode d’expression récent prend une place croissante dans le cœur du public : le jeu vidéo. Au départ, influencé par le cinéma, ce nouveau mode d’expression influence aujourd’hui en retour le cinéma. La saga Uncharted par exemple fait partie de ces jeux qui rendent flou la limite entre cinéma et jeu vidéo. Ce jeu d’aventure avance à partir de séquences dialoguées et rythmées… comme au cinéma. Un peu comme si vous regardiez Indiana Jones et que de temps à autres on vous remettait une manette de jeu et deveniez acteur du récit. La liste des films récents influencés par les jeux vidéo est déjà très longue : Matrix, Tron, Tomb Raider, Un jour sans fin, Edge of Tomorrow, Avatar, Warcraft… Le développement programmé de la réalité virtuelle devrait favoriser plus encore l’interactivité du public avec le récit.
Pourtant chaque art a intégré ses contraintes spécifiques et imposé avec le temps ses propres référentiels. Nombre de scènes réduites au théâtre, liberté de créer des mondes riches dans la bande-dessinée, importance du hors champ et l’ellipse au cinéma…  Étudier et maitriser ces spécificités permettent à la fois pour un auteur de s’inscrire dans sa logique de construction… mais aussi de s’en détourner à bon escient ! Récemment, Pete Docter de l’équipe Pixar a eu l’excellente idée d’aborder un sujet réputé inabordable au cinéma : le conflit intérieur d’un enfant qui passe de l’enfance à l’adolescence avec Vice Versa. Un sujet plutôt littéraire sur le papier, totalement maitrisé au final dans sa version cinématographique car adapté aux codes du film pour enfant.
Ces exemples de mélange de genre réussis sont cependant très rares. Comme le font remarquer beaucoup de critiques, pour qu’une œuvre soit marquante elle doit s’ancrer pleinement dans son mode d’expression. Un grand roman fera difficilement un grand film au cinéma.