L’évolution des méchants selon Frank Capra




Frank Capra a surement été l’un des réalisateurs qui a le plus fait évoluer la notion d’auteur à Hollywood. Bien avant Hitchcock, Spielberg ou aujourd’hui Nolan, son nom était en haut de l’affiche ses films, AU-DESSUS du titre du film. Dans sa passionnante autobiographie Hollywood Story, l’auteur de Monsieur Smith au Sénat et de La Vie est Belle s’est livré à une intéressante analyse de l’évolution de la figure du méchant au cours du 20ème siècle. Une vision qui illustre à quel point notre grille de lecture du monde a évolué dans nos sociétés occidentales.

 

Heureux qui n’a jamais lu Hollywood Story ! Ah quelle chance de pouvoir découvrir cette autobiographie de Frank Capra. Tout simplement une expérience exceptionnelle. La plume à la fois virevoltante et humble à l’image de son auteur : un émigré italien qui parvient en travaillant dur à se bâtir son rêve américain, auteur visionnaire qui sait qu’il a profondément contribué à transformer de l’intérieur Hollywood. Pour vous faire une idée de la qualité de ce livre hors norme, je vous invite à lire le premier chapitre : 50 pages de haute volée sur le rocambolesque départ d’Italie vers les États-Unis du futur cinéaste. Un modèle de storytelling qui mériterait à lui seul une adaptation ciné !
En plus de partager de savoureuses anecdotes sur son parcours et ses films, Capra a profité de ce livre pour donner sa vision de l’évolution des méchants – personnages clés de récits– durant sa carrière, soit entre les années 20 et 70. Une période charnière à Hollywood. Un témoignage clé d’un auteur emblématique de l’époque qui s’est beaucoup appuyé sur cette figure pour travailler à la fois le thème et le protagoniste dans ses films :

 

 

« Le mode de la sexualité et de la violence au cinéma nous fut pratiquement imposée par l’économie. Depuis que les films américains sont projetés de par le monde, nos « méchants » nous posent un problème de plus en plus difficile à résoudre. Le pouvoir qu’ont les films est surprenant, même pour nous qui les faisons. »
Même s’il est simpliste de penser que c’est l’économie qui imposé le sexe et la violence au cinéma – c’est plutôt le public et en particulier la jeunesse qui aspirait dès les années 50 à une plus grande émancipation culturelle et sociale – il est intéressant de noter que Capra aborde prophétiquement la notion d’uniformisation de la culture liée à la globalisation. S’il avait vu ce qu’était devenu Disney aujourd’hui – une major qui gère les « marques » Marvel, Disney, Star Wars et prochainement Indiana Jones jusqu’à l’écœurement…
 
« Si nous faisions des films dans lesquels le personnage « méchant » était un ressortissant africain, sud-américain ou français, ces pays protesteraient avec la dernière violence. Ils prirent l’habitude d’interdire tous les films produits par une campagne américaine par laquelle ils s’estimaient diffamés. La censure économique était née. Pour éviter de perdre des marchés étrangers, il fallut bientôt n’utiliser que des « méchants » américains, à l’exclusion de toute autre nationalité. Mais cette solution ne fit que créer des difficultés domestiques. Si notre scélérat était un médecin, les toubibs protestaient ; si c’était un avocat, c’était le barreau tout entier qui criait haro sur le baudet – et il en allait de même pour les syndicats, les banquiers, les politiciens, les membres du clergé, etc., si un des leurs était représenté sous un jour peu flatteur. La censure des groupes de pression était née. »
On voit bien à travers les exemples de groupes de pression à quel point la société américaine sous couvert de respecter les libertés individuelles laisse peu d’espace de jeu aux artistes.
Vous aviez surement dû le remarquer en regardant les classiques de l’âge d’or d’Hollywood (les films de Chaplin, Scarface,…) : les méchants sont des méchants, point barre. Les personnages sont devenus plus complexe à mesure que le monde l’est devenu. Nous sommes passé d’un monde bipolaire (les alliés contre le totalitarisme nazi et japonais puis l’Otan contre l’URSS) à un monde multilatéral plus complexe à appréhender. Prenez les films de guerre : Le Jour le plus long est remplis d’héros – que des stars hollywoodiennes – et les méchants nazis sont tout simplement méchants, presque des figures symboliques du mal. Ce ne sera que vers les années 60 qu’une vision plus ambiguë du méchant se généralisera dans le cinéma américain (le mal qui vient de l’intérieur dans Le Pont de rivière Kwaï ou de son propre camp dans les années 80 dans Apocalypse now). Le cinéma de Capra celui des années 30 et 40 était plus dogmatique. L’ombre du nazisme planait sur l’Europe et les médias n’étaient pas le contrepouvoir qu’il est aujourd’hui. La propagande connaissait ses plus grandes heures, et Capra lui-même aidera l’armée pendant la seconde guerre mondiale en réalisant des films à la gloire de l’armée américaine.
 
« Pour éviter d’offenser qui que ce soit, notre « méchant » devait être un riche play-boy, de race blanche, sans emploi défini, sans domicile fixe – une espèce de personnage mythique et stéréotypé, vidé de tout signification et de toute portée. Rien d’étonnant, dès lors, que les critiques étrangers aient jugé sévèrement les films américains et aient eu pour les qualifier des termes tels que « creux », « insipide », « vide de sens ».Walt Disney était le seul à avoir trouvé la solution. Ses « méchants » à lui étaient des animaux, et les animaux ne vont pas au cinéma. S’ils y allaient, nul doute que Disney aurait essuyé les attaques de l’Association pour la protection des loups. »
Point important ici soulevé par Capra : le méchant dois être construit comme un personnage à part entière. Son passé, son métier, les raisons pour lesquelles il agit de telles ou telle manière : le méchant doit être construit en profondeur amont comme pour le protagoniste. En lisant ces lignes, difficile de ne pas pensez à Mr Potter, le méchant millionnaire de La Vie est belle. Ce personnage très stéréotypé constitue un des gros défauts de ce film pourtant très réussi – même si le film se rapprochant d’un conte peut se permettre cette approche schématique. Est-ce que Capra se plaint de sa propre difficulté à sortir de ces schémas dans ce film dont il garde un souvenir amer suite à son échec ?
  
« Le problème c’est qu’on ne peut pas raconter une histoire au cinéma sans « méchants ». Les cinéastes redécouvriront donc leurs vieux ennemis de toute l’humanité. Ils avaient nom Folie, Pauvreté, Maladie, Guerre. Étant haïs et craints par tout le monde, ils constituaient des scélérats idéaux. Le « méchant » se désincarna petit à petit pour devenir une idée, un état d’esprit ou un état. Les histoires d’ « équilibre mental » donnèrent naissance aux inévitables « méchants » que sont l’amnésie, l’obsession, la nymphomanie, l’homicide, le génocide, l’homosexualité, le freudisme, le déterminisme, le j’y-sui-pour-rien-isme, et tous les autres « issues » réels ou inventés de l’école de la « bouteille à moitié vide ». Lorsque cette nouvelle génération de « scélérats traumatisés » jaillit comme un diable de sa boite, ce fut la débâcle. La barrière de la responsabilité individuelle ayant été levée, la responsabilité de tous les pèches qui pouvaient être commis devint systématiquement imputable à quelqu’un d’autre. La sexualité, le meurtre, la violence, le viol et le vol n’étaient pas vraiment immoraux. Les coupables n’étaient pas vraiment coupables, mais seulement « malades ». Les écrans regorgèrent bientôt de cette nouvelle forme d’ « art ». La délinquance juvénile allait connaitre son heure de gloire. »
Vous avez ici la vision amère d’un auteur qui viens de prendre sa retraite suite à l’échec de son dernier come-back et qui accuse la nouvelle génération. Prendre volontairement pour cible les jeunes (« délinquance juvénile ») illustre bien la vision d’un homme qui ne comprend plus le monde dans lequel il vit. Cette génération qui a connu la seconde guerre mondiale, qui s’est sacrifié en masse pour son pays ne comprend pas que cette nouvelle génération se plaigne alors qu’elle prospère, ne connait pas le chômage, ni la guerre. Imaginez la tête de Capra en découvrant La Fureur de vivre
L’analyse de Frank Capra n’en demeure pas moins intéressante et nous donne des clefs de lecture sur notre époque. Dans un monde qui s’est à la fois standardisé (globalisation galopante, robotisation, digitalisation des activités…) et complexifiée dans ses enjeux géopolitiques (combien de pays engagés dans le conflit en Syrie pour des raisons diverses et contradictoires ?), la frontière entre le bien et de mal est devenue très flou. Il est alors tout à fait naturel que les arts, Hollywood en tête, aient intégrés cette notion dans ses récits qui s’est entre autres traduis par des méchants plus ambiguës, moins stéréotypés. Les films sont même souvent construits autour d’eux (Rambo, un véritable héros de guerre traité en anti-héros). Et comment quand vous êtes auteur ne pas intégrer cette notion ? Des personnages complexes y compris des méchants enrichissent l’art du récit. Capra savait à merveille jouer sur l’ambivalence de ses protagonistes. Georges Bailey dans La Vie est belle va certes sauver son entreprise et éviter le chômage à ses employés, mais il s’agit surtout d’un homme frustré de ne pas réaliser ses rêves au point de ne pas profiter du moment présent, être odieux avec sa femme et devenir dépressif au point d’être prêt à se jeter sur un pont avant d’être sauvé par une aide (très) extérieure. La vision de Capra très manichéenne de la vie l’empêchait juste de proposer le même traitement aux méchants.
Ces réflexions montrent s’il en était encore besoin le rôle prépondérant que prennent les méchants dans les récits, ces personnages qu’on aime détester, parfois plus que le protagoniste. Ah dans quel monde barbare vivons-nous 😉

 

A vous de jouer

Partagez-vous la vision de Capra du méchant ? Quelle sera selon vous son évolution future ?
Ps : Comment ? Vous n’avez toujours pas lu Hollywood Story ?



 

One thought on “L’évolution des méchants selon Frank Capra

  1. Dans ces extraits que Damman nous propose, merci à lui, Capra décrit surtout des difficultés pour faire porter le chapeau du nécessaire méchant sans avoir une levée de boucliers corporatiste. Quand j’étais gosse les méchants c’étaient les indiens, les gangsters ou les nazis, on avait effectivement un manichéisme intégral, les gentils étant vraiment très gentils et les méchants tout simplement atroces voire monstrueux.
    On en est plus là heureusement, néanmoins le cinéma semble incapable de se passer d’un Joker, d’une sorcière ou d’un Traitre 😉

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