L’Age d’or de l’autobiographie Rock

C’est un classique, une valeur sure de l’édition : l’autobiographie. Un genre à part, peut-être celui qui touche le plus le public. Quoi de plus vrai, de plus authentique que le récit d’une vie, celle d’une personne qui retranscrit et partage avec vous noir sur blanc le bilan de tout ou partie de son passage sur Terre ? Naturellement ce sont les autobiographies de personnalités – des stars comme on dit – qui font le plus parler d’elles. L’offre est énorme et il est difficile de sortir du lot. Quelles sont alors les techniques pour se démarquer dans ce genre extrêmement codifié ? Analyse à travers un genre dans le genre : l’autobiographie des rocks stars.
Elle approche aujourd’hui les 70, 80 voire 90 ans. Cette génération dorée qui a popularisé le rock, la pop et marqué irrémédiablement la culture occidentale. Elle a connu voire participé à des moments historiques : l’Age d’or du rock et de la pop, les nouveaux courants (progressif, hard, punk ou le disco), les stades, l’émergence de l’électro et du rap, un marché de la musique en pleine expansion… Tout ce dont reverraient les jeunes aspirants chanteurs d’aujourd’hui qui essaient désespérément de se faire repérer sur Youtube ! On parle de petits artisans comme Bob Dylan, Keith Richards, Bruce Springsteen, Rod Stewart, Patti Smith, Neil Young ou en France, Renaud. A l’évocation de tels noms, on se dit forcément que de telles stars ont des histoires croustillantes à nous raconter ! Sex, drugs & rock and roll. Un classique !
Ça tombe bien elles ont toutes sorties ces derniers temps leurs autobiographies. Arrivées au crépuscule de leurs vies, ces figures publiques mondialement connues ont décidé d’ouvrir la boite de pandore ! Elles se sont reconverties temporairement dans une carrière d’écrivain (assistés ou non), juste le temps d’un douloureux ou libérateur exercice d’’auto-analyse. C’est ainsi que fonctionne notre société : les protagonistes de grands mouvements d’une époque occupent l’actualité 20, 30 ou 40 ans plus tard le temps de revenir sur leurs exploits et raconter leur version des faits. Et la musique des années 60 à la fin des années 90 (avant Napster en somme…) a tenu une place centrale dans notre société (un peu l’équivalent de nos Smartphones aujourd’hui…). Vous connaissez beaucoup de raz de marée de la même ampleur que les Beatles, Michael Jackson voire Oasis depuis le début des années 2000 ?
 

Une catharsis, surtout pour qui a vécu sur le fil du rasoir

Mais quel besoin ont ces rock stars de raconter leur vie quand tous les journaux ou d’autres livres ont déjà tout dis voire plus sur elles ? De manière générale, pourquoi écrire ses mémoires ? Lorsque l’on regarde les autobiographies écrites à différentes époques (Confessions de Rousseau remonte au 16ème siècle), les motivations restent au final les même.
Tout d’abord le voyage touchant à sa fin, ces personnes peuvent avoir l’envie de se retourner et faire le point sur leur vie. Elles partagent alors leurs réflexions sur leur propre statut, défrichent des zones d’ombre sur leur vie ou des moments important de notre histoire récente dont elles ont été actrices. Certaines autobiographies apparaissent mêmes comme un exercice d’auto-analyse, un moyen de donner du sens à ses choix et la route qu’on a choisi. On ressent cela dans Born to Run, l’autobiographie de Bruce Springsteen. Une séance de psychanalyse en direct.
Certains veulent apporter leur témoignage sur une époque riche. Life de Keith Richards, légendaire guitariste des Rolling Stone rentre dans cette catégorie. Beaucoup en profitent pour payer leur dû à ceux qui les ont influencés. Les chanteurs de Motown, les Beach Boys, Roy Orbison pour Springsteen, Woody Guthrie pour Bob Dylan, les bluesmen noir américain pour Keith Richards, Brassens pour Renaud, etc. Certains utilisent l’autobiographie pour perpétuer leur légende / leur image. Keith Richards se plait à raconter que chaque année dans les années 70 il était dans le Top 10 des junkies que la presse anglaise pensait voir disparaitre. Dylan reste tout aussi mystérieux et énigmatique que sa légende dans son livre Chroniques, jouant avec un récit morcelé dans le temps. Comme si l’autobiographie était une pierre ajoutée à son œuvre, complémentaire et cohérente.

 

La vérité rien que la vérité… enfin presque !

Mais ce qui réunit surtout tous ces artistes c’est leur besoin de raconter leur vérité. La manière dont ils ont perçu le monde et ses bouleversements, comment ils ont géré leur succès et après la gloire. Revenir sur des faits marquants, des incompréhensions, donner leur version des faits. C’est dans ces moments de vérité que l’on se reconnait dans ce type de récits. Que l’on soit chanteur multimilliardaire, politique ou boulanger, nous nous définissons tous dans notre rapport aux autres. On a tous ce besoin du regard de l’autre, de partager nos sensations, notre perception de la vie et de nos expériences. C’est en cela que l’autobiographie est universelle, qu’elle parle à tous. L’auteur éprouve ce besoin de vous expliquer les circonstances de tel ou tel évènements et les raisons pour lesquelles il a agit de telle ou telle manière à tel moment. Nous revivons alors avec lui les moments clefs de sa vie, cette fois sous un angle nouveau et totalement immersif : son point de vue. C’est ainsi que l’on assiste aux premières loges à des moments clefs de l’Histoire Rock comme la composition de Like a Rolling Stone par Bob Dylan, considérée par beaucoup comme la meilleure chanson de l’Histoire. Comment ne pas être ébahi par la découverte à travers les mots de son auteur de ce monument de notre culture populaire récente, que l’on pensait connaitre par cœur. C’est ce double apprentissage – étude des techniques de travail de l’artiste et modification de la perception que nous avions de cet artiste – qui rend les mémoires d’artistes passionnantes.
Mais un récit reste un récit. C’est l’auteur qui décide de ce qu’il intégrera et de ce qu’il passera sous silence. Forcement les attentes du public seront plus ou moins satisfaites en fonction de la sélection de ces moments choisis. Pour qui connait Bruce Springsteen pour son méga tube Born in the USA, il sera déçu de s’apercevoir que son livre comporte pas plus de 5 pages sur le sujet.
Ce qui touchera au final le public, c’est l’authenticité de l’artiste. On touche ici un point dur du récit, car plus on va se révéler au public, plus on prend le risque de toucher à son image publique. Renaud a avoué dans son livre Comme un enfant perdu avoir eu un père artiste raté, jaloux de son succès et d’autres traumas d’enfance qui ont provoqué chez lui un mal être dont il n’a jamais vraiment pu se défaire. Dans le cas de Renaud, ses aveux n’ont pas eu beaucoup d’impacts (négatifs) sur son image puisqu’il est de notoriété publique qu’il a souvent traversé des périodes troubles. Un cas plus surprenant est le coming out « dépressif » de Springsteen. Certes, lorsque l’on étudie sa discographie dans le détail on se doute qu’un homme qui écrit des chansons sur le suicide comme  Reason to believe n’est pas forcément quelqu’un de totalement équilibré. Pourtant à la lecture de son livre, son image d’homme public fort, viril, gendre idéal qui porte toujours un regard éclairé sur les évolutions de notre époque est remise en question.
Ces révélations sont d’une importance capitale pour le succès du livre car elles seront la matière première qu’utilisera la presse lorsqu’elle publiera les « bonnes feuilles », ces fameux extraits transmis aux magasines (VSD souvent en France) pour créer du buzz quelques semaines/jours avant la sortie du livre. Mais plus important que tout : constituant les parties les moins connues du public, ces révélations deviennent rapidement le thème du récit. Dans le livre de Renaud et surtout celui de Springsteen on se demande comment ces personnages publics – et donc observés, scrutés par leur fan, la presse… tellement de pression quotidienne – arrivaient à vivre avec de tels handicaps. Éléments qu’ils vont nous révéler à travers leur livre. Dans un autre domaine, le passionnant livre du tennisman André Agassi, Open, repose sur une révélation qui devient un fil conducteur redoutable : l’ancien numéro 1 mondial n’a jamais aimé le tennis ! La révélation devient un thème car elle suscite des questions dont on recherche page après page la réponse. Dans le cas du livre d’Agassi : comment as-t-il fait pour continuer son métier alors qu’il le détestait ?
A l’inverse, on peut se demander si Keith Richards a joué au « Pirate » dans son livre tellement on a le sentiment que sa propre vérité est à géométrie variable. Sûr de lui, le guitariste des Rolling Stones n’hésite pas à se définir comme un survivant… qui a toujours su ce qu’il faisait ! Si tant de collègues qui se droguaient sont morts et pas lui c’est qu’ils s’approvisionnaient avec de la mauvaise dope. Sauf lui… enfin a quelques exceptions près (sic). Il a adoré ses années drogue, mais ne les recommande à personne. Il a adoré Brian Jones, mais s’il est mort et seul c’est sa faute. Il a fait sa révolution avec l’open tuning – une technique d’accordage de guitare qui permet d’obtenir un son différent – mais depuis n’a rien inventé depuis 40 ans. Mick Jagger a été odieux avec les femmes, mais lui aurait été en gentleman à l’en croire. Pourtant il parle peu de femmes dans le livre. En synthèse, une exercice très réussi de réécriture » de son histoire. L’exemple de Keith Richards prouve bien à quel point le récit se doit d’être authentique. Le lecteur se rend rapidement compte des incohérences dans le récit et surtout du sens de certaines zones d’ombre. A trop vouloir se donner le beau rôle dans son histoire, l’artiste peut obtenir l’inverse de ce qu’il escomptait au départ : inspirer de l’antipathie plutôt que de la sympathie.
Sur un mode plus léger, on peut aussi citer le récent livre Magyd Cherfi, Ma part de Gaulois. Ancien membre du groupe de rap toulousain Zebda (« Tomber la chemise » c’est eux). Dans ce livre Cherfi raconte sa jeunesse sur le mode humoristique. Cherfi a lui pris le parti de mettre l’accent sur le thème, quitte à modifier la vérité et modifier certaines scènes ! Pourtant le récit, brillant et écrit avec une gouaille communicative, arrive à rester authentique. Après avoir lu le livre, on sait la difficulté pour un fils d’immigré d’obtenir son bac dans les années quatre-vingt, alors que tous les jeunes de la cité vous poussent à laisser tomber les études.

Et la musique dans tout ça ?

Ce qui au final est étonnant chez ces artistes qui ont passé des années et des années en studio, c’est de constater que leurs livres abordent si peu le cœur de leur métier : leur quête de créativité. Ils évoquent leur muse ça oui. A en croire Dylan, dans ses moments de grande créativité, les mots se déversaient tout seul sur sa machine à écrire. En clair, il n’était pas responsable de son génie. Frustrant. Keith Richards aborde quelques temps sa découverte de l’open tuning. En dehors de cela si peu d’informations sur les sessions d’enregistrements de leurs chefs d’œuvres. Springsteen lui apporte des éclairages intéressant à la fois sur ses influences assumées, le son qu’il voulait obtenir en studio ou les thématiques abordées dans certains albums, ce qui suscite l’envie de se replonger sur certaines de ses œuvres. Mais la part consacrée à ces aspects techniques reste limitée quand on parle de tels artistes.
Est-ce qu’il existe finalement un genre, l’autobiographie rock ? Pas plus que ça, si on se fie aux livres cités jusqu’ici et la faible part que représente la musique dans ces récits. Ces livres s’intéressent à l’homme, à ses choix, ses réussites, ses échecs. Quoiqu’il en soit ces vies d’artistes – qu’elles se dévoilent beaucoup (Springsteen) ou peu (Dylan) – fascinent toujours une fois le livre renfermé. Par leurs modes de vie extrêmes, pour leurs apports à la culture récente et les avancées sociales qu’elles ont représentées. Il n’y a qu’à voir au cinéma, le nombre de « biopics » a explosé depuis 10 ans : James Brown, Ray Charles, Johnny Cash. En France c’est certes moins rock (Claude François, Edith Piaf, bientôt Dalida) mais l’engouement critique et public reste le même. On peut même y voir une forme de nostalgie de cet Age d’or (pas que) musical…

 

 

BRUCE SPRINGSTEEN – born to run

BOB DYLAN – chroniques

RENAUD – comme un enfant perdu

KEITH RICHARDS – life

MAGYD CHERFI – ma part de Gaulois

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