Le complexe de Shéhérazade : la création artistique selon Joann Sfar




Joann Sfar est un touche-à-tout, un artiste inclassable aussi à l’aise dans la BD (Le Chat du Rabbin) que le cinéma (Gainsbourg) ou le roman (Vous connaissez peut être) avec une facilité déconcertante. Dans son essai, Le complexe de Shéhérazade il livre sa vision de la création artistique. Et comme d’habitude avec lui c’est passionnant !
 
Joann Sfar est un comme on dit à la tv « un bon client ». Il fait partie de ses artistes qui parlent de leur métier avec passion, à la fois pertinent et pédagogue. Voici pour preuve une de ses masterclass à déguster sans modération :
Son essai Le complexe de Shéhérazade est une occasion pour lui faire le point à la fois sur ses influences artistiques et ses techniques de travail. Morceaux choisis :

 

Pourquoi se lancer dans l’écriture :

« Écrire un livre c’est vivre un aventure pendant que tu racontes l’histoire ; c’est un acte de foi parce qu’on ne sait jamais vraiment où on va, même quand le livre est publié. Ça n’est souvent qu’au moment où le premier lecteur te demande une dédicace que tu comprends ce que tu as voulu faire. »
« Les récits contiennent une quête de vérité. »
« On ne peut pas se sortir de la tête au moment où on achète un roman, l’espoir qu’enfin on comprendre quelque chose. Comprendre quoi ? Notre époque, notre vie ? Notre destin ? Peu importe. »
« Les livres sont avant tout une porte ouverte vers la subversion. Leur rôle est de nous donner des mots pour accompagner nos bêtises et justifier nos envies de provocations de rigolade. »
 

Inspiration et créativité :

« Je ne crois pas aux traumatismes fondateurs. Je ne crois pas que la souffrance est nécessaire pour devenir romancier. Je crois que le sens de l’observation est nécessaire, et qu’il faut savoir saisir le moment ou une voix singulière dans la tête se met à raconter des histoires. »
« Je n’ai jamais connu l’angoisse de la feuille blanche. Pour une raison très simple : je ne sais à quel moment je me mets au travail. Je suis en train de lire, de regarder une série et, tout à coup, je suis en train de dessiner. »
« Comment inventer un récit qui corresponde aux attentes du lecteur ? Deux options. Soit l’auteur reste fidèle au récit traditionnel, c’est à dire qu’il raconte histoire d’un personnage qui a un problème et qui le règle, et le résultat est un film de super héros qui plait beaucoup (à moi le premier) mais qui ne satisfait jamais vraiment. Soit l’auteur accepte d’embrasser la complexité du monde contemporain et il court le risque de s’égarer dans des juxtapositions narratives et des digressions infinies qui vont chercher une confusion entre le monde de la représentation et de l’expérience vécue. Pourquoi est-ce dangereux ? Parce que nous avons beaucoup de mal aujourd’hui à distinguer le monde de la représentation de l’existence réelle. »
« Je crois que celui qui a raison est celui qui le premier prend un raccourci que les autres n’ont pas osé emprunter. Celui qui cesse de prendre le monde avec des pincettes et qui dit : « voilà les choses telles qu’elles sont »
 

Les différents médias :

« Je ne crois pas à une idée de hiérarchie dans les arts. Comme si certains mediums (la peinture, la littérature) étaient supérieurs à d’autres (la bande dessinée, les séries) »
 

Les récits de genre :

« Le genre est essentiel parce que c’est un code qui permet à l’auteur de s’adresser à ses contemporains tout en répondant à la génération précédente. »
« Le comique c’est l’action de tordre une situation »

 

Les récits de jeunesse :

« Maurice Sandjak affirme qu’un livre pour la jeunesse ne doit relayer ni la voix des parents, ni la voix de l’enseignant, mais une troisième voix forcement subversive et profondément morale »
« Un enfant lit pour se construire. Chaque livre est une brique qui l’aide à bâtir sa maison. Il va se déterminer pour ou contre ses lectures et ça fera partie de son badge. »

 

Personnages :

« Pourquoi Cohen, Dumas, Goscinny, Pagnol et tant d’autres ont-il besoin de plusieurs personnages ? Parce que nous ne sommes qu’un, mais nous avons plusieurs voix dans notre tête. Chacun vit une polyphonie permanente qui n’a aucune cohérence. »
 « J’aime qu’un romancier ou un dessinateur se dise qu’une seule voix ne va pas lui suffire, qu’il lui faille un groupe. Et chaque petit personnage va nous exciter d’autant plus que, finalement il fera tout le temps la même chose. »
« Le vrai romancier sait que quelques mots suffisent pour définir un personnage. L’erreur la plus communément répandue, c’est de croire qu’un personnage est un être humain et qu’il faut le remplir de psychologie, ce qui produit l’effet inverse d’un roman. Un personnage est une petite boule de volonté qui court après quelque chose, et qui éveille l’affection attention du lecteur ou du spectateur d’autant mieux  qu’elle est simple. »
 « Les études actuelles sur le récit de fiction sont obsédées par le conflit et la résolution de conflits. Mais un lecteur aime un roman quand il entend, derrière les mots qu’il lit une voix, un rythme qui s’adressent directement à lui. Chez Dumas ou King dans leur univers le personnage pense et agit au même rythme que l’imagination de la lecture, y compris lors des digressions. »

 

A vous de jouer

Que vous inspirent les réflexions de Joann Sfar ?



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