Disney rachète la Fox : c’est grave Docteur?




Tout le monde en parle. Tout le monde s’inquiète. Quoi donc ? Le rachat de la Fox par Disney voyons ! Vous ne vous rendez pas compte, c’est la fin du cinéma ! Tous les auteurs vont-ils postuler au KFC ?
 
Cela faisait des semaines que la rumeur courait à Hollywood (et à Wall Street aussi… ) : Robert Iger, le patron de Disney était en discussion avec la Fox. La rumeur est à présent devenue réalité. La Fox, c’est le cadeau de noël rêvé pour Disney : des franchises lucratives telles que X-Men, Avatar, La Planète des Singes, Les Quatre Fantastiques, Alien, Die Hard, Kingsman ou Titanic.

 

Le stratège des licences

Une nouvelle proie de choix dans la stratégie d’acquisitions de licences du groupe : Pixar en 2006 (Le Monde de Némo, Toy Story), Marvel en 2009, Lucasfilm en 2012. Disney est de loin la major la plus dynamique de ce début de siècle. Celle qui a anticipé voire façonné le cinéma tel que nous le connaissons aujourd’hui. Pour le meilleur ou pour le pire dirons certains. Son premier coup de génie : mettre à profit le génie créatif de Pixar et laisser les rênes à John Lasseter pour relancer sa mythique branche animation, complètement à la rue à la fin des années 90. Résultat : Raiponce, La Reine des Neiges, Vaiana.  La suite est encore plus folle. Rappelez-vous les réactions au moment du rachat de Marvel : trop cher, trop éloigné de l’univers Disney ! C’était oublié que tout le génie de la major américaine tient dans le respect de l’essence même de ses filiales ou licences et la séparation de ses différents univers. Pas question de voir Spiderman et Mickey ensemble dans un film ! Souvenez-vous : Miramax (Pulp Fiction, Will Hunting, Le Patient Anglais) c’était déjà une filiale Disney. Le groupe s’était par ailleurs lancé à la fin des années 80 dans la production de films pour un public plus adulte avec ses filiales Dimension ou Hollywood Pictures avec de beaux succès à la clef comme Le Sixième Sens. Pour en revenir à Marvel, Disney a respecté une particularité de l’univers des comics qu’on appelle le cross-over : les héros coexistent dans un seul univers et une même unité temporelle. Cela a donné donner du lien à l’univers Marvel – chaque épisode est lié ou fait écho à un autre – au point d’en faire un argument de vente (ne jamais quitter la fin d’un film Marvel avant la fin du générique!). Des feuilletons à 200 millions de dollars de budget en somme. Le rachat des franchises Star Wars et Indiana Jones répond à cette même logique. Pour qui se rappelle du Disney des années 80, au bord du rachat par un groupe d’investisseurs, cette remontée vers les sommets est étonnante. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2000 et 2016, Disney est passé de 15% à 26% de part de marché aux États-Unis. 3 milliards de dollars de revenus rien qu’aux USA. Mickey et Minnie peuvent avoir le sourire !

 

Disney, roi du marketing global

Si la stratégie d’acquisitions de Disney a été payante, sa tactique a quand a elle été déterminante. On ne le dira jamais assez : la valeur ajoutée Disney, c’est le marketing. Ses films – live ou d’animation – sont tous pensés pour un public cible. On parle bien du « Disney de noël ». Sa cible initiale, elle ne l’a jamais perdu de vue : les enfants/adolescents, les premiers prescripteurs en matière de cinéma. Autre spécificité Disney : utiliser ses personnages phares de cinéma comme moyen de promotion de ses autres activités (parcs, dessins animés tv, jouets, bateaux de croisière…). Parce que l’univers de Disney c’est bien plus que du cinéma. C’est un secret de polichinelle : les suites de Cars servent avant tout à vendre des voitures aux enfants. Cars n’avait pas été le succès escompté au cinéma, pourtant nous avons eu droit à Cars 2 qui a bien moins marché et Cars 3 qui a subi le même sort. Malgré tout je prends le pari avec vous que nous aurons le droit à un Cars 4 dans quelques années. Il ne faut surtout pas qu’on arrête de parler de Flash McQueen et de ses copains. Il faut qu’ils restent d’actualité pour que les enfants aient envie d’acheter ces jouets. Beaucoup de gens se sont plaints du côté mercantile de Disney, en particulier quand ils ont racheté la licence Star Wars. Mais pourtant Star Wars est par essence un produit « Disney Compatible ». La coopération avec George Lucas avait déjà commencé bien avant le rachat : conseils en merchandising, attractions Star Wars dans leurs parcs d’attraction. Disney maitrise tellement son sujet qu’il a même réussi à faire un carton au cinéma à partir de son attraction Pirates des Caraïbes !

 

Symbole de la mondialisation du divertissement

Son succès est tel que sa suprématie fait aujourd’hui peur. A y regarder de plus près, on peut comprendre un tel sentiment. Disney est devenu en quelque sorte un symbole des excès de la mondialisation. Comme on reproche souvent aux villes dans le monde de toute se ressembler avec leurs Gap et leurs Mac Donald’s, on pense que la vision Disney va s’imposer et faire tache d’huile dans toute la culture du récit mondial. Dois-t-on toujours parler de cinéma ou de produit quand on parle des Pirates des Caraïbes 5 ? A force d’utiliser les mêmes recettes et recycler les récits que nous connaissons déjà trop bien, Disney n’est-il pas en train d’aseptiser l’art du récit ? Il y a surement du vrai dans ces accusations. Cette volonté de plaire à tout le monde conduit Disney à construire des récits familiaux ou rien ne dépasse, une forme de standardisation du récit ou l’humour et les happy end sont la norme. Pourtant Disney, comme Warner ou Europa Corp, reste une entreprise qui essaie de s’adapter à son époque dans un monde hautement concurrentiel. Et les transformations sont nombreuses et rapides au 21ème siècle.

 

Un marché du divertissement en complète mutation

Premier phénomène d’ampleur : la hausse des budgets. Le public aime le spectaculaire. Le numérique permet de repousser les limites de l’imaginaire. Mais cela a un coup. Avatar a couté 300 millions de dollars, Valerian 200. Tous les films spectaculaires ont au bas mot 500 plans avec des retouches numériques. Mais le jeu en vaut la chandelle. A quelques exceptions près tous les plus gros cartons récents du cinéma américain sont des grosses productions. Au point qu’on leur a donné un nom : les tentpoles, ces films au budgets énormes  sur lesquelles les majors comptent glaner le plus de part de marché (Avengers, Batman, etc). Les perdants dans cette affaire ? En dépensant plus sur quelques films, Hollywood financent moins de films à budgets moyens (autour de 50 millions de dollars) dont le succès n’était de toute façon pas garanti. Les stars ne dépassent plus les foules. C’est pourtant cette catégorie de films qui avait fait le succès d’Hollywood. Même des réalisateurs confirmés comme David Fincher ou Robert Zemeckis ont du mal à trouver un financement. George Lucas et Steven Spielberg ont déjà alerté du risque que font peser ces tentpoles sur les finances des majors. Personne n’a à ce jour écouté leurs conseils…
Conséquence directe de cette inflation budgétaire : les majors veulent à tout prix limiter leurs risques. Le nombre de réalisateurs qui ont eu ces dix dernières années carte blanche pour un scenario original avec un budget supérieur à 100 millions de dollars se comptent sur les doigts d’une main. Christopher Nolan est surement le dernier « jeune » réalisateur à qui l’on donne un chèque en blanc depuis son carton avec Inception. Pas sûr qu’il se relèvera après son premier échec majeur (ce qu’on ne lui souhaite pas!). Vous connaissez sinon les recettes. Chaque année vous avez le droit à 2 ou 3 Marvel, 2 Dc Comics, 2 ou 3 dessins animés Disney/Pixar, des remakes des marques… pardon des « classiques » Disney en live (Cendrillon, La Belle et la Bête), etc.
Les majors doivent aussi s’adapter à un marché mondial qui se transforme. Avec un épicentre de plus en plus tourné vers la Chine. On en parle peut en France, mais le cinéma explose la-bas, et le mot est faible ! Aussi surprenant que cela puisse paraitre d’ici quelques années il sera même le premier marché mondial. Hollywood qui a toujours un coup d’avance l’a compris, développe des productions sino-américaine, place des acteurs asiatiques ou fait références à l’Asie  (Big Hero, Kung Fu Panda) systématiquement dans toutes ses grosses productions. Quitte à perdre en cohérence dans ses récits ou filmer des fins alternatives pour le marché asiatique. Il sera intéressant compte tenu de leurs visions du monde si différentes de voir comment l’Asie et l’Amérique vont s’influencer dans les prochaines années, chacun des marchés ayant des vues sur l’autre.
Autre mutation : les majors ne finançant plus que quelques films à très gros budgets sans risques, les acteurs, les réalisateurs et scénaristes se sont progressivement tournés vers la télévision pour pouvoir s’exprimer librement. Mais la plupart des artistes de renoms ont dû participer à ces tentpoles. Pour s’assurer une grande exposition médiatique et/ou recevoir un gros chèque. Cela donne des choses étonnantes comme le légendaire Robert Redford qui joue dans un Capitaine America ou Kenneth Brannagh, génial cinéaste anglais des années 90 (Dead Again et Peter’s Friends) réaliser un Thor. Même Tom Cruise a sa franchise (Mission : Impossible) sur laquelle se reposer pour rester bankable et financer des films plus ambitieux.
Dernier phénomène qui inquiète surement le plus les majors : l’apparition de nouveaux concurrents. Ils ont pour nom Google (youtube), Amazon, Netflix, ou Apple. Ils investissent des centaines de millions dans la production de contenus exclusifs pour convaincre leurs clients d’utiliser leurs produits ou services. Et ils bénéficient d’une opportunité immense créé par les majors : ils donnent carte blanche aux auteurs. Ils ont convaincus David Fincher (House of Cards, Mindhunter), Jim Jarmusch (Paterson), Joon-Ho Bong (Okja), Woody Allen (Crisis in six scenes).  Ces nouveaux acteurs de la Silicon Valley laissent les mains libres à de jeunes réalisateurs ou confirmés pour réaliser des films, ce qui apporte un peu de diversité, indispensable pour qu’émerge des œuvres intéressantes. Pourtant ces oeuvres ne sortiront pas au cinéma mais seront disponibles sur vos smartphones, votre tablette ou votre tv. Les majors ne sont pas concernées direz-vous ? Pourtant elles produisent des milliers d’heures de séries qui passent sur le câble américain, tout comme elles leurs revend (très cher) leurs droits cinématographiques. Aujourd’hui Neflix (et ses prix défiant toute concurrence) et consorts sont en train de tuer le câble américain et les audiences tv chutent dramatiquement. Tout l’écosystème des majors si stable il y encore quelques années s’en retrouve fragilisé. Résultat les majors tentent de developpper elle-même leur offre de streaming. En rachetant la Fox, Disney devient ainsi majoritaire sur le service de streaming Hulu. Mieux encore, il va priver Netflix et consorts de son catalogue de plus en plus fourni.

 

S’adapter ou mourir ?

Prenant en compte toutes ces transformations, peut-on réellement accuser Disney de tuer l’art du récit? Pour faire face à la concurrence et continuer à pousser le public vers les salles de cinéma, tout le système – Disney, mais aussi les autres majors – mise sur des récits toujours plus innovants ou spectaculaires (Avatar 2 et sa 3D sans lunettes sont attendus comme la prochaine révolution) pour capter un public toujours plus large et ne pas être le prochain United Artist, cette major qui a dû mettre la clef sous la porte après l’échec des Portes du Paradis, déjà un tentpole à l’époque (pour cause de dépassement de budget certes !) mais sans effets spéciaux.

 

A vous de jouer

Que pensez vous du rachat de la Fox par Disney ?




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