Deus Ex Machina : ces hasards un peu trop faciles




Vous avez construit une belle histoire dans laquelle votre protagoniste est de plus en plus sous pression – disons que c’est un policier qui sacrifie sa famille et se met à dos sa hiérarchie pour retrouver un tueur en série insaisissable qui le nargue depuis des années. Quand tout à coup, une simple empreinte sur le lieu d’un crime permet de le confondre. Dites donc Mr l’Auteur, ce n’est pas un peu facile comme façon de résoudre une intrigue ?

 

Repensez un instant à tous vos récits favoris et mettez-vous à la place de leurs auteurs. A votre avis, sur quoi ont-ils joué pour qu’ils soient si mémorables ? La description de l’univers ? Des personnages complexes et attachants ? Une réflexion thématique poussée ? Tous ces éléments bien sûr. Mais aussi et surtout une intrigue bien ficelée. Un auteur doit savoir maitriser tous les outils de l’Art du Récit en évitant les clichés inhérent à ces outils. Quand il s’agit de construire une intrigue palpitante, le cliché ultime a éviter est de faire appel au Deux Ex Machina.

 

La Main de Dieu

En latin Deus Ex Machina signifie « Dieu issu de la machine ». Replacé dans le contexte d’un récit, il s’agit d’une solution à un problème qui surgit de nulle part et qui va forcément grandement aider le protagoniste. Des hasards fortuits en somme. Vous avez surement quelques cas de figure en tête rien qu’à l’évocation de ces hasards. Si on s’amusait à lister quelques exemples connus de Deus Ex Machina ?
  • Un homme poursuivi par des dizaines de soldats ou gangsters qui lui tirent dessus et aucune balle ne le touche (Rambo 2, 3,…)
  • Une personne menacée de mort par un méchant sauvée par une sonnerie, l’arrivée de la police, de quelqu’un venu le sauver ou d’une autre personne entrant dans la pièce (beaaaaaaucoup de thrillers ou de films d’horreur)
  • Un héros mal embarqué qui en fait se réveille d’un cauchemar (Bobbie Ewing mort pendant un an dans Dallas)
  • Le malade condamné qui s’en sort in extremis
  • Un héritage inattendu

 

Comme vous pouvez le constater, énormément de récits ont recours à ce procédé. Certains s’amusent même à compiler les Deux Ex Machina sur Youtube. C’est une pratique malheureusement trop courante.  Malheureusement car elles ont tendance à « sortir » le public du récit. Reprenons l’exemple de notre policier qui veut arrêter ce tueur en série insaisissable. Tout le travail de l’auteur va consister à faire monter la tension en montrant à la fois tout ce que sacrifie le policier pour atteindre son objectif  et démontrer à quel point il est difficile de mettre la main sur un tueur en série très organisé, capable d’échapper à la police des années durant. L’auteur ici fait une promesse au spectateur : le policier va devoir redoubler de ruse et d’ingéniosité pour l’attraper. C’est lui qui doit logiquement identifier la piste ou l’info manquante pour le retrouver. Or, dans le cas présent ce seront de simples contrôles de routine (une empreinte sur une scène de crime) qui vont le confondre. N’êtes-vous pas frustré en tant que spectateur par une telle résolution ? Certes, le cas de figure existe surement dans la réalité. Mais dans une œuvre de fiction il y a comme un accord tacite entre l’auteur et le public : le protagoniste doit agir pour faire émerger une vérité, si possible de manière étonnante. Dans ce cas de figure, en tant que spectateur / lecteur de ce récit policier, comment ne pas sortir un instant du récit et l’étudier avec un œil critique, analyser ses dysfonctionnements. Le Deux Ex Machina peut être fatal pour un récit ! Même si elle est justifiée par sa thématique, beaucoup de spectateurs et critiques se sont insurgés contre la résolution de La Guerre des Mondes de Spielberg  (ce ne sont pas les Hommes et encore moins Tom Cruise qui arrivent à empêcher l’invasion extra-terrestre mais une bactérie !). Combien de fois à la sortie d’un film entre amis avez-vous eu des échanges avec vos amis de type « ce que fait le héros à tel moment ça n’est pas possible » ou « comme par hasard il débarque » 😉 Le public sait décoder les grosses ficelles scénaristiques !

 

Deux Ex Machina non grata ?

L’exemple du policier démontre un point important : le Deux Ex Machina est catastrophique s’il est utilisé lors du climax, c’est-à-dire lorsque le protagoniste est le plus sous tension. A contrario, il y a quelques cas de figures où il est accepté par le public :
  • Lors de l’incident déclencheur : une araignée pique Peter Parker ce qui le transforme en Homme Araignée
  • Dans des comédies bien entendu. La comédie joue sur le décalage pour surprendre le public. Le hasard et les coïncidences sont de formidables outils de comédie. Francois Pignon a tellement de malchance dans La Chèvre qu’il en devient un Deus Ex Machina vivant !
  • Les contes qui avec leur coté merveilleux jouent souvent avec le destin pour faire passer des messages. Dans La Vie est Belle, Georges Bailey est en banqueroute, proche du suicide quand tout à coup un ange vient à sa rescousse. Et ça marche !

 

Les Deus Ex Machina, ça se soigne

En dehors de quelques exceptions vous l’avez compris, le Deus Ex Machina est à proscrire. Combien de bons récits sont gâchés par des résolutions peu inventives : ah combien de comédies qui finissent par un discours moralisateur du héros qui s’excuse de ses erreurs pour désamorcer la tension…
Est-ce qu’avoir recours à cette technique est un signe de paresse ou un manque d’imagination de la part de l’auteur ? Ou alors respecte-t-il trop les codes des genres (le discours de fin dans les comédies, la menace interrompue par le débarquement d’une personne dans les films d’horreur, etc.) ? Quoiqu’il en soit, vous qui souhaitez construire des récits captivant et originaux, lorsque vous bloquez dans l’intrigue et que s’offre à vous une résolution trop facile, prenez ce qui vous arrive comme un challenge. Vous avez ici l’occasion d’éviter le cliché que tout le monde vous reprochera. Prenez le temps d’imaginer une approche originale, différente des résolutions proposées dans ces situations. Vous vous trouvez clairement dans un moment crucial de votre construction de l’intrigue, un moment où vous pouvez apporter de la valeur ajoutée à votre intrigue. Cerise sur le gâteau : vous rendrez service à votre protagoniste. Parce ce que c’est lui qui va apporter la résolution et d’une manière tellement originale que vous allez lui donner plus de profondeur. De la à dire qu’il n’y pas de hasards dans la vie comme dans les bonnes histoires… 😉

 

A vous de jouer

Identifiez les hasards dans vos idées de récits… et au boulot 😉

 




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