Ces changements sociétaux qui impactent les récits




« A change is a gonna come » chantait Sam Cooke en 1964. Black Lives Matter, #MeToo, l’avènement des Millenials, … il faut croire que ses vœux ont été exaucés. Que de changements profonds se déroulent sous nos yeux depuis ces dernières années. Et ce n’est pas fini. Ce qui impressionne c’est l’impact immédiat, mondial, radical de ces transformations. Comme toute évolution sociétale importante, les auteurs sont en première ligne !

 

Les années passent et certaines choses ne changent pas. Alors l’on pense qu’il en sera toujours ainsi. Puis un jour, un évènement – souvent anodin au départ – fait voler en éclat les certitudes. Le monde à jamais bipolaire ? Voilà que le mur de Berlin s’effondre et avec lui l’URSS. Les pays arabes à jamais sous le joug des dictatures ? Voilà que la Révolution Arabe commencée en Tunisie fait souffler un vent de démocratie (relative) dans ces pays. Il y a bien sur d’autres exemples ! Tout à coup votre vision du monde change, votre esprit est sans repère. C’est bien connu : la nature a horreur du vide. La nature ? Non l’Homme surtout ! Un nouvel équilibre, une nouvelle grille de lecture du monde est à construire. On attend des journalistes, des sociologues ou des politiques qu’ils nous éclairent sur ce nouveau monde. Les artistes aussi. Qui ne se font pas prier. Car c’est ainsi : les temps incertains sont artistiquement extrêmement stimulants. Certains films majeurs de l’Histoire du cinéma américain ne sont-ils pas inspirés de sa défaite au Vietnam ?
Notre époque récente – ce n’est pas un scoop – est riche en transformations profondes. Je vous propose d’en étudier quatre pour vérifier leurs impacts sur les récits passés et à venir.
 

#MeToo : l’accélérateur d’égalité Hommes/Femmes  

Harvey Weinstein est un génie visionnaire ! A lui seul, cet homme est à l’origine de deux révolutions récentes dans le monde occidental. D’abord en réinventant dans les années 80 avec son frère le cinéma indépendant américain, produisant quelques fleurons de notre cinéma moderne (Sexe, Mensonge et Video ou Pulp Fiction). Et aujourd’hui en questionnant le rapport aux femmes suite à ses frasques. Bon ça c’était pour la partie provoc, histoire de me faire quelques amis féministes 😉 Plus sérieusement, les multiples accusations de viols dont fait l’objet Harvey Weinstein et le retentissement mondial de cette affaire auprès des femmes, aidées des réseaux sociaux (#MeToo, #BalanceTonPorc en France) ont permis une réelle avancée dans le débat sur l’égalité Hommes/Femmes. Et s’il est évident que les abus de pouvoirs des hommes ne s’arrêteront malheureusement pas comme par magie suite à cette affaire, la révolution #MeToo va aider à une prise de conscience qui pourra à long terme aider à modifier certains comportements déviants, ancrés dans des millénaires de domination masculine sans partage. On constate déjà des comportements qui semblent dépassés et des voix qui n’hésitent plus à s’élever pour les pointer du doigt. Les clichés et blagues machistes qui il y encore peu de temps avaient du succès (au hasard l’humour d’un Baffie) ont comme un goût d’ «ancien monde» vous ne trouvez pas ?
  • Quels impacts pour les récits ?
Beaucoup de récits féminins souffrent de cette vision d’ « ancien monde ». Les femmes ont trop souvent des rôles faibles, servant de faire valoir au protagoniste masculin. Certains réalisateurs (Cameron, Besson) quand ils leur confient le premier rôle leurs donnent des attributs masculins (force, virilité), ce qui montre que la psychologie féminine n’est pas toujours bien comprise par les auteurs masculins.
A l’avenir, les récits prendront nécessairement compte de notre époque et on le verra apparaitre surement des récits avec des personnages féminins plus complexes, dont les enjeux seront propres à leurs conditions ou aspirations et pas un dérivé d’enjeux masculins.
De leur côté, les auteurs essaient déjà de définir ce que ressentent les personnages masculins perdus par leur nouveau rôle dans la société. Comme évoqué plus haut, le personnage machiste quant à lui se verra  marginalisé.
 

Black Lives Matters : les afro-américains organisent la résistance

Près de 200 afro-américains meurent chaque année sous les tirs de policiers aux Etats-Unis. Certains de ces décès sont dus à des abus ou au manque de discernement des policiers eux-mêmes. Le tabassage de Rodney King (1991) ou les décès d’Amadou Diallo (2000), Freddy Gray (2015) ou Michael Brown (2014) font partie de ces tristes faits divers qui montrent une Amérique où Blancs et Noirs n’arrivent toujours pas à coexister ensemble. Si la condition des afro-américains n’a pas beaucoup évolué ces dernières décennies, une partie d’entre eux se enfin organisés à travers un mouvement pour plaider leur cause. Bien avant #MeToo, Black Lives Matter a mobilisé les afro-américains notamment à travers les réseaux sociaux pour faire bouger les lignes avec un scope d’intervention qui va bien au-delà des revendications politiques. Parce qu’aujourd’hui les avancées sociales ne sont plus seulement gagnées dans la rue mais à travers des guerres d’opinions, Black Lives Matters et ses prestigieux défenseurs (Barack Obama, Mark Zuckerberg,…) investissent le champ de la communication. Son influence s’est faite ressentir jusqu’à Hollywood – ce symbole de la culture occidentale moderne – ou des acteurs de renoms comme Will Smith, Michael Moore ou Spike Lee ont boycotté les Oscars en 2016, dénonçant l’absence de Noirs parmi les nommés. L’année suivante, la liste des jurés a été revue et les nominations d’afro-américains nettement en hausse.
  • Quels impacts pour les récits ?
Plus de diversité dans les rôles bien sûr. Le public a besoin de récits dont l’univers est proche du sien, et un monde où toutes les diversités sont représentés en fait partie.

 

La génération « Millenials » : plus rien ne sera comme avant

Après les années 80, on a souvent reproché aux jeunes générations d’être moins mobilisés, concernés par les problèmes sociétaux. Les Millenials, aussi appelés Générations Z (ces enfants nés après 2000) semblent eux plus investis. Ils sont nés avec Internet et savent utiliser les réseaux sociaux. Ils sont agiles et socialement impliqués. Plus important : ils remettent plus facilement en cause l’héritage que leur laisse leurs parents et la génération dorée des babyboomers qui silencieusement prend sa retraite. Un exemple : les tristes évènements de Parkland – cette école en Floride où un étudiant exclu a pris les armes et en abattu 17 autres en Février 2018 – ont été le point de départ d’une mobilisation incroyable des jeunes dans tout le pays qui a conduit à ce jour à faire interdire certains types d’armes par Donal Trump (pourtant pro-armes), chose qu’Obama lui-même n’était pas parvenu à faire par le passé. !
Les Millenials ont encore bien d’autres particularités. Ils sont extrêmement concernés par la protection de l’environnement. Normal : ils héritent d’une planète en piètre état et seront en première ligne des dérèglementations climatiques qui s’accélèrent. Ils recherchent aussi un travail qui a du sens. 40% d’entre souhaitent devenir autoentrepreneurs, du jamais vu ! Ce qui implique pour les entreprises de repenser leur organisation du travail pour les attirer. Le monde à l’envers je vous dis 😉
Le tableau n’est pas non plus tout rose. Cette remise en cause de l’ «ancien monde» conduit une partie d’entre eux à ne plus croire le « système » et par extension les médias officiels. Les 18-25 ans croient ainsi massivement aux théories du complot. Bienvenue dans le monde des « Fake news » !
Les Millenials c’est un peu tout ça : une génération qui de prendre son destin en monde, quitte à ne pas simplement faire les choses dans la continuité de ses prédécesseurs. Oser regarder leur héritage avec un œil critique.
  • Quels impacts pour les récits ?
Une scène géniale du très dispensable remake de 21 Jump Street traduit bien la mutation des valeurs en cours : une altercation éclate entre un ancien capitaine d’équipe de football américain et un jeune qui lui reproche de conduire une voiture qui pollue trop. Les normes d’une époque sont rejetées par la nouvelle génération.
Les valeurs citées plus haut : auto-determination, eco-responsabilité, activité ayant du sens et rejet des pratiques de l’ancien monde seront au cœur des récits. Aujourd’hui ces valeurs sont beaucoup présentes dans les récits pour adolescents. Demain ils feront partis de l’ADN de tous les récits. Il n’est d’ailleurs pas impossible de voir plus tard le C02 degagé par la production d’un film dans le générique du film 😉
 

La révolution technologique : toujours plus vite, toujours plus fort

La révolution technologique que nous vivons change nos comportements dans tous les domaines. Internet, les Smartphones permettent de rester connecter en permanence quelle que soit l’heure, le lieu. Tout est disponible, rapidement, partout pour quelques euros d’abonnements par mois. Avec une conséquence directe dans nos fonctionnements : on veut tout tout de suite. Nous sommes moins patients c’est un fait ! Vous êtes prêt a attendre une semaine pour recevoir votre livre sur Amazon ? Un ami qui ne vous rappelle pas de la journée cela ne vous angoisse pas ? On veut tout tout de suite !
  • Quels impacts pour les récits ?
Autre effet lié à ces avancées qui touchent les auteurs : les médias se sont multipliés (chaines TNT, Youtube, Netflix, etc.) et les propositions de récits aussi. Plus que jamais le public connait implicitement les rouages d’un récit et est plus difficile à surprendre. Un challenge supplémentaire pour les auteurs. Exit les récits avec des intrigues simples, le public recherche des  récits complexes avec des rebondissements réguliers.
La notion de vitesse est naturellement retranscrite dans les fictions. Au cinéma les récits sont de plus en plus rapides. De l’action, de la vitesse, des cuts. Les formats courts sont plébiscités  (videos sur Youtube par exemple).

 

Est-ce que ces changements sociétaux modifient le travail des auteurs ?

Entendons-nous bien : Magic Story n’est pas un site d’étude sociologique. Pour autant, un auteur ne peut rester insensible aux évolutions de son époque.  « Écrire, c’est s’emparer du monde » écrivait Flaubert. Un auteur est un éclaireur, il traduit à travers ses écrits les soubresauts de la société. Cela peut être volontairement – en s’emparant d’un sujet d’actualité – ou indirectement à travers un récit personnel.
Les transformations évoquées plus haut ne sont que des tendances générales qui cachent des milliers de cas particuliers. Les enjeux pour un auteur sont excitants et les opportunités pour écrire des récits captivants nombreuses. Il faut sentir, humer la révolution silencieuse car elle porte des enjeux nouveaux, originaux dans lesquels beaucoup de personnes se reconnaitront. Hollywood qui s’est pris de plein fouet différentes incriminations a déjà fait sa mue : en donnant le rôle de protagoniste de super-héros a un Noir dans Black Panther. Un mauvais film mais un énorme carton, preuve si besoin était d’une attente du public à ce que l’art continue de s’inspirer de son époque.

 

A vous de jouer

Prenez-vous le temps d’analyser les mutations de notre société ? Est-ce que vos récits les prennent en compte ?



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *